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Des journalistes de la VRT accusés à tort d’une mise en scène avec un jeune migrant à Ceuta

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Author(s): Par Marie-Laure Mathot

Des images montrant une équipe de tournage de VRT NWS sur une plage de Ceuta ont été relayées sur les réseaux sociaux et par certaines chaînes françaises. Les commentaires suggèrent ou laissent planer le doute sur le fait que les journalistes auraient créé une mise en scène. C’est faux. L’équipe de la VRT était en train de tourner des plans de coupe d’un garçon interviewé et l’ont prévenu quand la caméra a arrêté de tourner.

La rédaction de Faky a été interpellée ce jeudi 6 août 2026 via notre bouton « Alertez-nous » par un citoyen qui venait d’entendre et de voir une séquence intitulée : « Ceuta : une guerre de communication? » sur CNews et Europe1, dans l’émission Punchline codiffusée sur les deux chaînes.

Dans son intervention, le journaliste, Pierre Crépy, y décrit une « vidéo virale qui fait polémique depuis plusieurs jours », selon les mots de la présentatrice qui lance son intervention.

Dans la version télévisée, on peut voir cette vidéo en boucle pendant que celui-ci la décrit en donnant des éléments de géolocalisation.

Ces images montrent une équipe de tournage filmant un jeune garçon assis sur un rocher sur une plage. Elle communique ensuite avec lui, plusieurs membres lui faisant un signe de la main avec le pouce en l’air. Le garçon se lève alors et marche dans leur direction. Sur la bonnette du micro de la caméra, figure le logo de VRT NWS, la rédaction de la télévision et radio flamande publique belge.

La présentatrice de CNews et Europe1 interroge le journaliste : « Est-ce qu’on peut dire ou non que cette vidéo montre une mise en scène journalistique? ». La réponse de Pierre Crépy laisse planer le doute. « C’est difficile à dire », réplique-t-il. « En tout cas, les images nous le laissent penser, mais il faut être factuel. Il y a eu une enquête qui a été menée par un média espagnol qui s’appelle RTVE. Alors, de leur côté, ils ont pu contacter la radio-télévision flamande, donc VRT NWS, qui leur assure que toutes ces images ont été filmées dans le cadre d’un reportage, que ce ne sont que des images d’illustration qu’il a fallu communiquer avec le garçon, mais que la scène en elle-même était d’origine et qu’elle n’avait pas été trafiquée. Alors, il y a évidemment des doutes qui peuvent persister parce qu’on le voit, effectivement, les journalistes le remercient. Le garçon s’en va tout de suite comme si tout était déjà ordonné. Mais difficile de dire si c’est bien une mise en scène ou pas. »

« Une vidéo virale »

La vidéo montrée dans cette chronique a en effet circulé sur la toile avant que CNews et Europe1 n’en parlent. Elle a notamment été diffusée sur des comptes hispanophones liés à l’extrême droite.

L’un d’eux est le profil X de Revuelta, le lundi 3 août. Il s’agit d’une organisation de jeunesse qui était liée au parti d’extrême droite Vox lorsqu’elle a été fondée en 2023. Elle s’en est ensuite désolidarisé en 2025. Elle accompagne la vidéo de ce commentaire : « C’est ainsi que la télévision manipule les mineurs marocains à Ceuta pour susciter la compassion et justifier leur répartition dans toute l’Espagne. »

D’autres chaînes anti-immigration publient également la vidéo. Par exemple, le compte El Alcázar, qui se décrit comme proposant une « actualité politique depuis une perspective nationaliste. L’Espagne d’abord », avec ce commentaire : « RTVE a été prise en flagrant délit d’enregistrement de séances photo mettant en scène des mineurs à Ceuta afin de justifier l’invasion. »

Il est donc faux de dire qu’il s’agit d’une équipe de RTVE, la chaîne publique espagnole puisque le logo de la VRT est bien visible. La rédaction du média espagnol l’a confirmé.

D’autres comptes, francophones, ont également diffusé la vidéo avec ce genre de commentaires. Comme ici: « À Ceuta, en Espagne, des journalistes VRT (Belges flamands) ont été filmés en train de mettre en scène un mineur pour produire des images destinées à susciter la compassion  » Ou encore là: « Des journalistes ont été filmés en train de mettre en scène un mineur afin de le filmer et de susciter la compassion autour de la situation à Ceuta. »

Malgré la viralité de la vidéo, « aucun [de ces auteurs] ne contacte VRT NWS pour obtenir plus d’explications », explique le média public flamand dans un article publié le 5 août.

« Il ne faut d’ailleurs pas longtemps avant que le message ne soit également repris par des chaînes pro-russes dans le but d’attiser la polarisation », a enquêté la rédaction de la VRT, avec qui Faky, notre rédaction de fact-checking, collabore régulièrement.

Les images ont en effet été diffusées le 4 août par Pravda. Il s’agit d’un réseau russe qui mène des opérations d’influence sur plusieurs plateformes et dans diverses langues, manipule Wikipédia, les LLM (Large Language Models, modèles d’intelligence artificielle entraînés sur de très grands corpus de textes) et X pour amplifier les discours pro-Kremlin. La question de l’immigration y est souvent abordée car il s’agit d’un sujet qui provoque des tensions en Europe.

Chems, 15 ans, s’abreuvait sur la plage

Dans ce même article, le média public flamand a donné le contexte de la scène. Il s’agit bien d’une de leur équipe en train de réaliser un reportage pour le journal télévisé destiné aux enfants de 9 à 12 ans, appelé Karrewiet. « Afin de rendre l’actualité aussi compréhensible que possible pour les jeunes, le journal fait généralement intervenir des jeunes », explique la rédaction de VRT NWS dans cet article.

Le reportage a été publié lundi 3 août 2026 avec comme titre « Deze Marokkaanse jongeren willen een beter leven in Europa » ou en français : « Ces jeunes Marocains aspirent à une vie meilleure en Europe ». On y découvre entre autre l’histoire de Chems, 15 ans dont « les parents ignorent où il se trouve » et que le garçon « n’arrive pas à joindre », explique la journaliste dans la voix off du reportage.

Chems est interviewé. « Mercredi, je suis parti et j’avais un téléphone avec moi. Je l’avais placé dans un sac plastique atour de mon cou. Mais le téléphone s’est cassé et je ne connais pas le numéro par cœur. » La journaliste décrit ensuite la situation sur place dans sa voix off. À aucun moment, il n’est dit que l’Espagne ou un autre pays de l’UE devrait accueillir les migrants, comme cela est suggéré sur les réseaux sociaux.

Dans cette séquence, au moment où Chems est présenté, à la 21e seconde, on le voit s’abreuver près de militaires espagnols. C’est pour avoir cette image d’introduction que l’équipe a filmé Chems sur la plage. C’est de là que sont issues les images virales. L’équipe se trouve sur la Playa del Trampolín où séjournent de nombreux réfugiés et où des soldats de l’unité d’infanterie espagnole « Regulares » distribuent de l’eau.

Roel Nollet, journaliste de VRT NWS était sur place. Il a réalisé le reportage. « Nous avons discuté avec les jeunes pour savoir pourquoi ils étaient venus à Ceuta de leur propre initiative « , explique-t-il. « Nous leur avons demandé leur autorisation pour les filmer alors qu’ils se rendaient au point d’eau sur la plage, ce que beaucoup de gens faisaient là-bas. »

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« Avant même qu’ils ne commencent à s’abreuver, nous leur avons demandé si nous pouvions les interviewer pour le journal télévisé des jeunes », continue Roel Nollet. « Nous avons réalisé l’interview avec Chems avant même qu’il ne commence à boire. Après notre entretien, il a voulu boire et nous lui avons demandé si nous pouvions filmer cette scène. »

« La première fois qu’il a bu, les images étaient floues ; nous lui avons donc demandé de boire une deuxième fois. Nous lui avons également demandé de continuer à marcher après, afin que nous puissions filmer cela aussi. »

Comme le montrent les images des rushes ci-dessous, après avoir bu, le garçon a continué à marcher un moment, puis s’est assis sur un rocher. « Nous ne lui avons absolument pas demandé de faire ça », précise le journaliste flamand. « Quand nous avons arrêté de filmer, nous avons levé le pouce pour lui signaler que c’était terminé et pour le remercier. »

Afin de prouver cette contextualisation, VRT NWS a fourni les rushes, autrement dit, les images brutes filmées à ce moment-là.

« Ces images ont été utilisées dans un reportage télévisé et sur les réseaux sociaux pour expliquer les événements survenus à Ceuta, en s’adressant tout particulièrement aux jeunes », réagit Luc van Bakel, rédacteur en chef chez VRT NWS. « Nous regrettons donc profondément que ce court extrait ait été délibérément sorti de son contexte sur les réseaux sociaux, dans le seul but d’attiser la polarisation. »

« Le récit n’a en aucun cas été influencé et toutes les personnes présentes sur la plage pouvaient demander de l’eau potable aux soldats, ce qu’elles ont d’ailleurs obtenu. Nous n’avons donc rien mis en scène qui ne se soit pas réellement passé à ce moment-là. »

Des plans de coupe

Si vous avez déjà participé à l’enregistrement d’un reportage, vous l’avez peut-être déjà vécu. Il s’agit en effet d’une pratique courante de la part d’une équipe de tournage d’un sujet du journal télévisé : demander à la personne interviewée de répéter un geste ou une activité réalisée à la base naturellement afin d’avoir une bonne prise ou plusieurs angles de vue de la scène, les équipes de tournage ayant très rarement plusieurs caméras avec elles. Les équipes ne demandent pas aux personnes interviewées de rejouer des actions qu’elles n’auraient pas effectué spontanément.

Conformément à la déontologie journalistique, les équipes préviennent ainsi quand la caméra commence à tourner et quand elle s’arrête, d’où le pouce levé de l’équipe de tournage.

Dans le montage du sujet, ces images permettent de faire apparaître la personne à l’image avant son interview. Et d’y poser un commentaire pour contextualiser sa prise de parole. Dans ce cas-ci, VRT NWS a introduit Chems avec le commentaire « Chems a 15 ans. Ses parents ne savent pas où il se trouve et il n’arrive pas à les joindre. » On appelle cela des plans de coupe. L’image de Chems assis sur la plage a également servi à conclure le sujet diffusé par la VRT.

En conclusion :

  • Les images diffusées et/ou décrites par CNews, Europe1 et sur les réseaux sociaux ne sont en aucun cas « une mise en scène » destinée à manipuler l’opinion dans une « guerre de l’information ».
  • Le reportage de VRT NWS décrit de manière factuelle ce qu’il se passe à Ceuta en ce moment dans un format destiné aux enfants de 9 à 12 ans.
  • À la fin de l’enregistrement, les journalistes font bien un signe de la main pour prévenir le jeune garçon, Chems, que la caméra est coupée, comme cela se fait habituellement en tournage mais cela n’est en aucun cas une preuve de mise en scène.