Les idées masculinistes sont de plus en plus diffusées dans la société, en particulier auprès des jeunes via les réseaux sociaux, selon un rapport publié début 2026 par le Haut Conseil à l’Egalité (HCE). Depuis plusieurs mois, sur TikTok, de nombreux internautes et influenceurs de cette mouvance appellent les hommes à ne plus boire l’eau du robinet, prétendant qu’elle contient des hormones féminines, des oestrogènes, qui peuvent selon eux « perturber la testostérone naturelle des hommes ». Mais c’est infondé : cette eau est filtrée et traitée pour éliminer diverses pollutions avant d’être consommée, un processus auquel n’échappent pas les oestrogènes, comme l’ont expliqué plusieurs chercheurs à l’AFP.
« Si tu es un homme, surtout ne boit pas l’eau du robinet, elle est bourrée d’oestrogènes qui va te foutre la testo [sic] en vrac et tu vas le payer très cher au niveau de ta santé », avance Tanguy Durand, alias Vraclife, un créateur de contenus qui se dit « coach en pornodépendance » et suivi par plus de 90.000 personnes sur TikTok.
Cette idée est reprise ici par l’influenceur « La Menace« , suivi par deux millions de personnes sur TikTok, ou ce coach sportif ici qui en profite pour faire la publicité de deux marques d’eau en bouteille.
« On boit de la pilule contraceptive« , prétend aussi cette internaute, s’appuyant sur un extrait d’une interview d’une pédiatre, Sylvie Dieu Osika, sur la chaîne Youtube « Legend » animée par Guillaume Pley. Dans cette vidéo, publiée le 5 novembre 2025, la pédiatre affirme aussi que des oestrogènes se retrouvent dans l’eau du robinet – à cause de l’urine des femmes qui prennent une pilule contraceptive – et que cela « favorise des anomalies de la verge du petit garçon à la naissance et ça favorise des pubertés qui sont de plus en plus précoces« .

Mais ces vidéos comportent de nombreuses fausses informations, selon les chercheurs interrogés par l’AFP : les hormones rejetés via l’urine – par les femmes, sous pilule ou non, et aussi par les hommes – sont filtrées lors des différents processus de potabilisation de l’eau.
« Hormones naturelles »
L’oestrogène est une hormone sexuelle femelle « responsable du développement et du maintien des caractères sexuels féminins », comme les seins, et qui est essentielle à la reproduction, explique l’Inserm (lien archivé ici).
« Les oestrogènes sont produits principalement par les ovaires. De petites quantités d’oestrogènes sont aussi sécrétées par les glandes surrénales. Cette hormone peut être fabriquée en laboratoire pour traiter certaines affections ou pour être administrée comme méthode de contraception », précise sur son site la Société canadienne du cancer (lien archivé ici).
En France, près de 27% des femmes recouraient à la pilule contraceptive en 2023, selon l’enquête « Contexte des sexualités en France« , menée par l’Inserm et publiée fin 2024 (lien archivé ici).
Dans les vidéos que nous examinons, les internautes affirment que les femmes qui prennent la pilule rejettent des oestrogènes via leur urine. Ces hormones ne seraient pas filtrées et contamineraient l’eau du robinet selon eux.
Cependant, si les femmes sous pilule contraceptive rejettent effectivement une « petite quantité d’éthinylestradiol » (un dérivé de synthèse de l’estradiol, le plus abondant des œstrogènes), « les quantités sont faibles », explique Hélène Budzinski, directrice de recherche au CNRS en chimie de l’environnement (lien archivé ici). « Surtout avec les pilules de nouvelle génération, mini-dosées et micro-dosées« , ajoute-t-elle.
En réalité, les plus gros taux d’oestrogènes rejetés dans l’urine sont des « hormones naturelles » – produites par le corps – et non des hormones synthétiques, détaille Mme Budzinski.
De leurs côtés, les hommes « transforment une petite partie de leur testostérone en oestrogènes » (sous l’action d’enzymes), rejetés également dans leur urine, soulève aussi Philippe Tourraine, endocrinologue à l’Hôpital de la Pitié-Salpêtrière (AP-HP) (lien archivé ici).
Mais ces hormones sont dégradées par différents processus : après consommation, l’eau usée rejoint une station d’épuration avant d’être rejetée dans le milieu naturel. « Les rivières et les fleuves vont ensuite finir de dépolluer naturellement l’eau rejetée grâce aux écosystèmes aquatiques », développe l’hydrologue indépendante Charlène Descollonges dans son livre « L’eau » (Tana) (lien archivé ici).
Ensuite, l’eau est pompée dans les nappes phréatiques ou captée d’une source ou d’un cours d’eau puis potabilisée avant d’être disponible au robinet.
Une denrée très contrôlée
En France, les eaux captées, celles qui sortent des usines de potabilisation et celles qui sortent du robinet, sont contrôlées par les Agences régionales de santé (ARS).
Avant d’arriver dans notre robinet, l’eau est traitée « afin de respecter la réglementation relative à une soixantaine de paramètres microbiologiques, physico-chimiques, radiologiques et organoleptiques, fixés par la réglementation européenne déclinée dans le droit national », indique Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) sur son site (lien archivé ici).
« De fait, l’eau du robinet est, en France, l’un des aliments les plus contrôlés« , ajoute l’Anses.
La potabilisation de l’eau comprend plusieurs traitements, plus ou moins poussés selon la qualité de l’eau prélevée. Ce processus est détaillé sur le site des « Agence de l’eau« , des établissements publics de l’État (lien archivé ici).
Pour être consommable, l’eau passe d’abord par des grilles et tamis qui éliminent les plus gros débris, elle est ensuite oxydée avec du chlore ou de l’ozone, puis clarifiée avant d’être désinfectée, étape durant laquelle les bactéries et virus pathogènes qui demeurent dans l’eau sont éliminés.
« Quand on fait la somme et la résultante de toutes ces étapes de dégradation, c’est totalement improbable d’avoir des quantités importantes, voire carrément, peut-être, des quantités tout court » d’oestrogènes dans l’eau du robinet, affirme Hélène Budzinski.

Pour « améliorer la sécurité sanitaire de l’eau et la confiance du consommateur« , une directive européenne publiée en 2020 a notamment introduit un mécanisme de vigilance, afin d’organiser « d’organiser un suivi et d’acquérir des connaissances sur des paramètres d’intérêt ou des paramètres dits ‘émergents’, notamment les paramètres de la perturbation endocrinienne, les médicaments ou, à terme, les microplastiques« , détaille le ministère de la Santé sur son site (lien archivé ici).
Contactée, la direction générale de la Santé (DGS) explique à l’AFP que « le 17-béta-estradiol, de la famille des œstrogènes » fait partie de ces paramètres et qu’il sera « surveillé à partir de cette année conformément à la directive européenne« .
Pas de « modifications pubertaires »
Alors que certains influenceurs affirment dans leurs vidéos que boire de l’eau du robinet nuirait à leur production de testostérone des hommes, l’endocrinologue Philippe Tourraine explique de son côté qu’il n’y a « aucune preuve de la présence dans l’eau du robinet d’oestrogènes à un tel niveau que cela pourrait entraîner des modifications pubertaires« .
« Théoriquement, chez l’homme, on pourrait effectivement imaginer qu’une forte quantité d’oestrogènes bloque l’hypophyse et bloque ensuite la fabrication de testostérone, qui pourrait induire des effets secondaires comme une baisse de la libido, des troubles sexuels, etc.« , mais « il faudrait ingérer des doses d’oestrogènes équivalentes à ce que fabriquent les femmes« , et nous n’avons « aucune démonstration que l’eau du robinet en contienne« , insiste-t-il.
D’ailleurs, il n’existe pas non plus « de démonstration prouvant que le niveau de testostérone a baissé au fil des siècles« .
Du côté des filles, il est aussi « très difficile d’affirmer » que l’âge de la puberté a avancé, soutient-il, même si certaines études tendent à le montrer.
Comme cette étude danoise publiée en 2009 qui a montré que l’âge de la puberté chez les filles (caractérisée par l’apparition des seins) est passé d’environ 10,9 ans à 9,9 ans entre 1991-1993 et 2006-2008 (lien archivé ici).
« Il se pourrait que l’âge de la puberté arrive plus jeune, mais nous n’avons aucune démonstration formelle pour l’expliquer, seulement des hypothèses« , détaille-t-il.
Parmi elles : les modifications alimentaires (avec une augmentation de l’obésité), ainsi que des composants extérieurs, comme les perturbateurs endocriniens.
Féminisation des poissons
Certaines affirmations dans les vidéos, insinuant que cette soi-disant présence d’oestrogènes dans l’eau du robinet nuirait à la « masculinité » des hommes, semblent venir d’études réalisées depuis la fin des années 1990 sur des espèces aquatiques.
Plusieurs études britanniques notamment (comme ici) ont montré que des transformations sexuelles de poissons de rivières – principalement des poissons mâles qui possédaient des attributs féminins – étaient liées à la présence dans les cours d’eau de produits chimiques et de molécules, dont des oestrogènes.
« On a pu observer notamment des poissons ou des amphibiens qui portaient des caractéristiques de féminisation, mais il ne s’agit pas d’un changement de sexe au sens propre du terme, ce sont des cellules féminines qui se retrouvent au niveau des gonades masculines », précise Hélène Budzinski.
« Les hormones sont en partie responsables de ce genre de phénomène, mais pas que. On avait aussi à l’époque des détergents industriels qui avaient ces fortes activités oestrogénomimétiques. On avait par exemple le bisphénol, les alkylphénols, les phtalates, et les pesticides aussi. (…) Donc à cette époque-là, l’épuration était beaucoup moins poussée, et on a pu noter la présence de toutes sortes de molécules, dont des hormones », développe-t-elle.
L’experte en chimie de l’environnement rappelle également que les traces d’hormones retrouvées dans les cours d’eau peuvent provenir d’une influence « anthropique, domestique, urbaine, ou de l’élevage » – parce que « tous les animaux, notamment tous les mammifères, et même les poissons vont pouvoir rejeter des hormones« .
Toutefois, grâce à l’amélioration de l’épuration ces dernières années, ces molécules « se dégradent de 90% à 95% quand le système fonctionne bien », ajoute-t-elle, et précisant que ces hormones vont aussi se « dégrader naturellement dans l’eau, via les bactéries de l’environnement, via le soleil et via les oxydants naturels que l’on a dans l’eau ».
Par ailleurs, ce qui a pu être observé chez les poissons n’est pas applicable aux humains.
« On ne boit qu’un litre et demi à deux litres par jour. On n’est pas un poisson, on ne nage pas dans une eau en permanence. Les organismes aquatiques vont se contaminer par balnéation, par respiration, et par consommation, et aussi par surconcentration tout au long d’une scène trophique aquatique, quand la molécule est persistante, ce qui n’est pas le cas des hormones », pointe la directrice de recherche.
En revanche, d’autres types de pollution et de contamination inquiètent les chercheurs, comme les polluants éternels ou PFAS, qui eux sont très persistants et « largement répandues dans l’environnement, bioaccumulables et qui peuvent présenter des effets néfastes sur la santé (notamment perturbation endocrinienne, cancérogénicité, etc.) », décrit le site du ministère de la Santé (lien archivé ici).
Idéologie masculiniste
Pour Florian Vörös, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication, le discours tenu dans ces vidéos, qu’ils qualifient de « masculinistes« , est non seulement faux, mais produit également « de la domination masculine » (lien archivé ici).
Le masculinisme « est une théorie et un comportement ordinaire qui affirme le caractère naturel de la supériorité de l’homme sur la femme, et qui par conséquent s’oppose au féminisme, parce qu’il s’oppose à l’égalité qui est présentée comme antinaturelle et toxique », rappelle le chercheur.
« Une manière dont le masculinisme fonctionne, c’est de s’emparer de sujets sur lesquels tout le monde peut s’accorder pour dire qu’ils sont des problèmes, comme la pollution de l’eau. En les envisageant à travers une grille de lecture masculiniste, la pollution est présentée comme artificielle et féminine, et comme mettant en danger une virilité présentée comme naturelle« , décrypte le sociologue à partir des vidéos qui circulent sur TikTok.
En ce sens, défendre la nature revient à défendre la virilité dans l’idéologie masculiniste. Ces producteurs de contenus affirment aussi s’appuyer sur des supposées théories scientifiques, « tirées de textes de vulgarisation qu’on retrouve sur internet » qui leur permet de « légitimer leur discours », selon Mélanie Gourarier, anthropologue au CNRS, spécialiste des questions de genre et de masculinités (lien archivé ici).
Un autre aspect caractéristique de cette « idéologie individualiste masculiniste », selon le sociologue Florian Vörös, est d’en appeler à la volonté et à la responsabilité individuelle des hommes. « C’est-à-dire qu’il ne s’agit pas d’un problème collectif, du service public de l’eau qu’il faudrait changer, mais c’est qu’on doit plutôt miser sur sa propre responsabilité, avec cette idée de ‘quand on veut, on peut' » – qui se traduirait ici par boire de l’eau en bouteilles.
« La pollution des femmes, c’est un classique », ajoute de son côté Mélanie Gourarier au sujet de ces vidéos d’hommes qui déconseillent de boire de l’eau du robinet.
Selon l’anthropologue, le discours autour de la question des hormones n’est qu’une réactualisation d’un discours ancien. « Le monde des femmes est considéré comme polluant et comme un risque pour la masculinité, d’où la nécessité de bien le tenir à distance », résume-t-elle.