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Le Hamas a-t-il admis implicitement que 80% des morts à Gaza étaient des combattants ?

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Author(s): Par Grégoire Ryckmans avec Ellen De Backere et Anna Petrosyan de la VRT

Des publications sur le réseau social X affirment que le Hamas a admis implicitement que 80% des morts palestiniens liés à la guerre à Gaza depuis le 7 octobre 2023 sont des combattants. Cependant, les données et les informations utilisées pour avancer ce ratio ne corroborent pas ces chiffres. Par ailleurs, l’information à l’origine de la publication, donnée par une « source exclusive », ne concorde avec aucune autre source fiable. Ces dernières convergent pour établir que la grande majorité des victimes à Gaza depuis le début de la guerre sont des civils.

Une publication sur le réseau social X postée le 9 février 2026 avance : « Le Hamas admet implicitement par erreur que jusqu’à 80% des morts à Gaza étaient ses propres combattants. L’organisation a annoncé le versement d’allocations à environ 50.000 veuves de combattants du Hamas tués par l’armée israélienne lors de la guerre déclenchée par le Hamas le 7 octobre 2023 ».

L’auteur de cette publication, qui a dépassé les 87.000 vues au moment de publier cet article, poursuit et indique que « Si ce chiffre est exact, la majorité des décès signalés à Gaza concernent des combattants armés, et non des civils. Cette admission contredit frontalement le récit martelé depuis des mois par le Hamas, selon lequel Israël mènerait des frappes aveugles contre des populations civiles. Elle confirme les évaluations militaires israéliennes, qui affirmaient cibler prioritairement les structures et les forces du Hamas ».

L’utilisateur de X qui a publié ce contenu, Simon Weinberg, indique encore à la fin de son « post » : « Cette révélation fragilise sérieusement les rapports de victimes utilisés par l’ONU, certaines ONG et de nombreux médias pour qualifier la conduite de la guerre, sans vérification indépendante. » et finit par citer une source : « middleast24 ».

Nous avons retrouvé la publication du compte X « Middle East 24 » citée comme source. Il s’agit d’un « Tweet » viral qui comptabilise plus de 983.000 vues depuis sa mise en ligne le 7 février 2026. Dans ce texte en anglais, illustré à l’aide d’une image générée par de l’IA, il indique : « Le Hamas annonce qu’il versera une allocation à environ 50.000 veuves de combattants tués par l’armée israélienne lors de la guerre qu’il a déclenchée. De son propre aveu, cela suggère que jusqu’à 80% des morts à Gaza étaient des combattants terroristes, et non des civils. »

L’image utilisée pour illustrer la publication de ME24 a été générée à l’aide d’IA. © Capture d’écran Hive Moderation

Des chiffres extrapolés à partir de communiqués officiels selon Grok, l’IA de X

Plusieurs utilisateurs du réseau social ont interrogé l’IA intégrée de X, Grok, pour demander « la source de l’information ». Une pratique devenue courante pour certains utilisateurs de X.

Grok indique en réponse à la question : « Cette affirmation découle de l’annonce faite par le ministère du Développement social de Gaza d’une aide aux veuves de la « guerre d’Al-Aqsa », rapportée par des médias locaux tels que l’agence de presse Sawa le 4 février 2026. Les réseaux sociaux, tels que HamasAtrocities, estiment à 50.000 le nombre de bénéficiaires et déduisent un nombre élevé de morts parmi les combattants. Le ministère de la Santé de Gaza fait état d’environ 71.000 morts au total en janvier 2026 ; aucune source officielle ne confirme le chiffre de 50.000 ni le fait que tous soient des combattants. »

Sur le réseau social X, des utilisateurs demandent à Grok, l’IA intégrée de X, de vérifier des affirmations. © Capture d’écran X

Nous avons donc été rechercher les annonces officielles du ministère du Développement social de Gaza autour de ces aides pour remonter à la source des annonces de ces aides. Nous nous sommes appuyés sur des traducteurs arabophones professionnels pour nous assurer de la pertinence des traductions et de leur interprétation.

Joas Wagemakers, professeur d’études arabes et islamiques au département de philosophie et d’études religieuses de l’université d’Utrecht, précise que « ce ministère fait certes partie d’un système dirigé depuis 2006 par le Hamas, mais cela ne signifie pas pour autant qu’il relève du Hamas en tant qu’organisation ».

Le 20 janvier 2026, le ministère du Développement social de Gaza annonce sur son compte Telegram qu’il « lance un projet visant à distribuer 500 shekels (ndlr : environ 137 euros) à 50.000 familles de la bande de Gaza ». Le communiqué précise que cette aide vise 50.000 familles « classées parmi les catégories les plus touchées (ndlr : par la guerre à Gaza) ». Il indique que « ces fonds seront distribués selon des normes professionnelles claires approuvées par le ministère du Développement social, afin de garantir l’équité et la transparence dans l’accès à ceux qui ont droit à un soutien. » Les personnes qui remplissent certaines conditions peuvent obtenir l’argent en scannant le code QR. Elles reçoivent alors un SMS contenant des informations sur la manière d’obtenir le montant.

Le média gazaoui Felesteen, proche du Hamas, relaie cette information le même jour et indique au sujet de la provenance de l’argent qui sera distribué.

Joas Wagemakers, qui a analysé l’article et le communiqué indique : « le ministère précise que cette initiative est financée par des fonds confisqués par le ‘Conseil de lutte contre les crimes économiques’ après l’entrée en vigueur de l’accord de cessez-le-feu. Selon les informations publiées, cet argent a été confisqué à ‘un certain nombre de commerçants qui ont franchi les limites légales et morales pendant la période de génocide et qui ont exploité de manière illégitime les besoins des citoyens’. Le ministère ajoute que cet argent a été illégalement confisqué aux citoyens et qu’il leur est en quelque sorte restitué de cette manière ».

19.306 veuves indemnisées lors de la « première phase », la « deuxième phase » ouverte

Le 3 février 2026, un nouveau communiqué annonce que « le groupe cible » de la « première tranche » pour bénéficier de ces aides est identifié comme étant « les veuves de la guerre du déluge d’Al-Aqsa ». La dénomination « déluge d’Al-Aqsa » est utilisée par le Hamas et d’autres groupes armés palestiniens pour faire référence aux attaques terroristes menées majoritairement par les forces militaires du Hamas le 7 octobre 2023 de la bande de Gaza contre des civils, un festival de musique, des localités et des bases militaires israéliennes, faisant au moins 1200 morts, et à la guerre qui en a découlé.

Il est ici question de « femmes veuves ». Il s’agit donc de femmes qui ont perdu leur mari. Il n’est nulle part indiqué dans les communiqués officiels que ce « groupe cible » concerne spécifiquement des femmes veuves de « combattants » mais bien de veuves en lien avec la guerre qui a suivi les attaques terroristes du 7 octobre au sens large du terme. L’un des critères pour demander l’aide indique : « la femme doit avoir perdu son mari entre le 7 octobre 2023 et le 21 janvier 2026 ».

Tout comme M. Wagemackers, le professeur d’études arabes et islamiques de la KU Leuven Arjan Post confirme « qu’il s’agit bien spécifiquement des veuves » et qu’il ne voit « aucune référence aux militaires ou aux combattants ».

Le 8 février 2026, le compte Facebook officiel du Ministère du Développement Social dans la bande de Gaza relaie un autre communiqué de presse qui indique que l’aide a été versée à 19.306 veuves, toujours sans préciser qu’il s’agirait d’épouses de combattants du Hamas. Il mentionne simplement « veuves » au titre de l’aide sociale civile. Il précise que le montant de cette tranche équivaut à 9,6 millions de shekels, soit l’équivalent d’à peu près 2,63 millions d’euros, et refait mention du fait qu’il s’agit de la « première tranche ciblée à ce stade ».

Le même jour, la même page Facebook officielle annonce l’ouverture d’une nouvelle tranche d’aide, indiqué comme étant la « deuxième phase » pour les « Prisonniers de guerre de l’opération de déblaiement de la place Al-Aqsa, dont le cas a été approuvé par les organisations internationales ». L’aide s’adresse aux familles dont l’un de leurs époux ou parents est actuellement emprisonné dans le cadre de la guerre.

Une analyse chiffrée qui présente de sérieuses lacunes

Le chiffre de « 50.000 veuves de combattants du Hamas tués par l’armée israélienne lors de la guerre déclenchée par le Hamas le 7 octobre 2023 » pourrait donc avoir été extrapolé à partir de l’annonce faite par le Hamas de l’aide pour « 50.000 familles ».

Comme précisé ci-dessus, le chiffre officiel communiqué par les autorités locales est de 19.306 veuves qui ont fait la demande à l’aide financière à ce jour. Ce chiffre ne correspond pas à des femmes de « combattants terroristes » mais plus largement à des femmes qui ont perdu leurs maris depuis le début de la guerre entre Gaza et Israël, déclenchée le 7 octobre 2023.

La polygamie est légale dans la bande de Gaza et les communiqués mentionnent « la » ou « les femmes ». Même si elle est extrêmement difficile à mesurer, plusieurs demandes d’aides peuvent donc être liées à un seul homme. Certains sont aussi célibataires et aucune demande d’aide d’une femme ne peut donc être liée. Le lien fait entre les deux est donc inconsistant.

Pour estimer un pourcentage de « 80% des morts à Gaza » qui seraient des « combattants terroristes » en le mettant en rapport avec les 50.000 veuves, cela induirait donc que le bilan des morts dans la bande de Gaza reconnu par la source de la publication depuis le 7 octobre 2023 serait d’au minimum 62.500 victimes.

Gardons néanmoins l’hypothèse de départ où « une femme veuve » égale « un combattant terroriste ». Si l’on met en rapport ce chiffre de 62.500 victimes avec les 19.306 aides accordées aux veuves à ce jour, on obtient 30,88% et pas 80%.

Une source non identifiée et un compte associé à Visegrad 24

Interrogé sur la source de ses informations au sujet des allocations versées à « 50.000 veuves de combattants tués par l’armée israélienne lors de la guerre qu’il a déclenchée » le compte « Middle East 24 » a indiqué qu’il s’agissait de « sources exclusives à Gaza pour ME24 » et a indiqué qu’il s’agissait dune « information vérifiée » sans donner plus de détails.

Le compte Middle East 24 se présente comme un « agrégateur d’actualités, d’informations politiques et de tendances au Moyen-Orient et en Afrique du Nord ». Sa bio sur X indique également qu’il est en partenariat avec le compte « Visegrad 24 ».

Le compte X de ME 24 – Middle East 24 indique clairement dans sa bio son partenariat avec le compte Visegrad24. © Capture d’écran X

Ce compte polonais, qualifié d’ultraconservateur par nos confrères du Monde, est devenu l’un des comptes d’actualité les plus influents sur X, la plateforme d’Elon Musk, et a été pointé par le consortium de journalisme d’investigation V Square « pour son discours anti-musulman et anti-immigration, ainsi que pour des vagues de désinformation. »

Le compte Middle East 24 n’a par ailleurs plus de portail Web actif et ne produit pas de contenu journalistique.

Des informations non concordantes avec plusieurs autres sources contradictoires

Pour revenir aux chiffres avancés par ME24, issus de « sources exclusives à Gaza », ceux-ci ne sont corroborés par aucune source fiable. Le nombre de victimes à Gaza des suites de la guerre depuis le 7 octobre 2023 ainsi que le ratio de civils tués par rapport aux combattants est l’objet de débats entre les différents protagonistes.

Un bilan du ministère de la Santé à Gaza, cité par l’agence de presse Sana le 12 février 2026, faisait état de 72.049 morts depuis le début de la guerre.

Selon différents médias israéliens (comme Haaretz et le Time Of Israel), un officiel de l’armée israélienne a reconnu fin janvier 2026 qu’environ 70.000 Palestiniens étaient décédés dans la bande de Gaza depuis le 7 octobre 2023. Un porte-parole militaire a refusé de confirmer ou d’infirmer le chiffre avancé lors du briefing, déclarant seulement que « les détails publiés ne reflètent pas les données officielles de l’armée israélienne ».

Il y a cinq mois, le 21 août 2025, le Guardian indiquait que « les chiffres provenant d’une base de données classifiée des services de renseignement militaire israéliens indiquent que cinq Palestiniens sur six tués par les forces israéliennes à Gaza étaient des civils ». À cette date, « les combattants répertoriés dans la base de données des services de renseignement militaires israéliens ne représentaient que 17% du total, ce qui indique que 83% des morts étaient des civils. »

Le 29 janvier 2026, le Time of Israel rappelait que « les responsables de l’armée israélienne ont également déclaré précédemment que le ratio entre le nombre de combattants et de civils tués était resté relativement stable tout au long de la guerre, avec deux à trois civils tués pour chaque terroriste mort au combat ». Cela représente donc un ratio de 66 à 75% de civils tués par rapport au nombre de combattants morts, soit de 25 à 34% de combattants. Le ratio le moins élevé en termes de pertes civiles, cité par Benyamin Netanyahou en mai 2024, était évalué par le Premier ministre israélien autour des 50%.

Aucune autre source fiable ne fait ou n’a fait état d’un ratio de 80% de combattants du Hamas par rapport au nombre total de morts dans la bande de Gaza depuis le 7 octobre 2023, date de l’attaque des combattants terroristes du Hamas.

La grande majorité des victimes à Gaza sont des civils

Contrairement à ce qui est affirmé dans certaines publications sur le réseau social X, le Hamas n’a pas admis implicitement que 80% des morts à Gaza étaient des combattants terroristes.

Les 50.000 aides financières annoncées récemment ont été ouvertes à des familles touchées par la guerre qui a suivi les attentats terroristes du 7 octobre 2023 mais ne sont pas dédiées à des « veuves de combattants » uniquement. Les chiffres officiels annoncés par le ministère proche du Hamas ne permettent en aucun cas de faire le lien avec le fait que 80% des morts seraient des combattants et non des civils.

Par ailleurs, le chiffre avancé est également contredit par l’ensemble des données disponibles en février 2026, y compris les rapports récents de l’armée israélienne et des organisations internationales. Les estimations actuelles indiquent que la grande majorité des victimes à Gaza sont des civils, et non des combattants.

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