L’ambassadeur des Etats-Unis en Belgique a déclaré que plus de cocaïne avait été interceptée dans le port d’Anvers l’année dernière que dans tous les ports des États-Unis réunis. D’un point de vue strictement factuel, c’est exact. Pourtant ces affirmations sont à remettre en contexte car ces chiffres s’expliquent principalement par le fait que les garde-côtes américains interceptent la majorité des cargaisons en mer et non dans les ports. Par ailleurs, l’argumentaire concernant la justification de la capture de Maduro et le lien avec le trafic de cocaïne en Belgique n’est pas fondé.
Ce mardi 13 janvier, l’ambassadeur des États-Unis en Belgique était l’invité de Matin Première. Interrogé sur divers points chauds de l’actualité internationale récente, Bill White a notamment évoqué la capture par les États-Unis de Nicolas Maduro, le président du Venezuela.
Il a justifié l’intervention états-unienne en réitérant les accusations de « trafic de drogue » vers les États-Unis et a évoqué les enjeux liés au port d’Anvers en termes de lutte contre le trafic de cocaïne avec une comparaison entre notre pays et le sien : « Il y a davantage de cocaïne qui arrive à Anvers, en Belgique, que partout dans tous les ports américains combinés. »
Des propos quasiment identiques à ceux qu’il avait tenus quelques jours plus tôt, le 6 janvier, dans l’émission de la VRT De Afspraak au sujet du Venezuela, de la drogue et du respect droit international : après avoir affirmé que Nicolas Maduro était « illégitime », qu’il « n’avait pas été élu », qu’il était « poursuivi pour des charges fédérales » par les États-Unis « depuis 15 ans », il a déclaré que c’était un « trafiquant de drogue en série ».
Questionné sur les raisons de l’arrestation de Maduro, Bill White a alors déclaré : « Si vous imaginez ce qui se passe en Belgique, l’année dernière, davantage de cocaïne a été interceptée et saisie dans le port d’Anvers que dans tous les ports américains réunis ». Il a ensuite détaillé les flux de drogues produites dans les pays de l’Amérique du sud vers le nord : d’une part vers les États-Unis mais aussi vers l’Europe, évoquant un « problème catastrophique ». « Le fait que Maduro soit hors jeu est une bonne chose pour la Belgique et c’est une bonne chose pour le monde » a-t-il ajouté.
Réagissant au débat sur la légalité de l’opération américaine, Bill White avait réaffirmé (toujours sur la VRT) : « Le droit international est très bien, sauf quand 300.000 Américains meurent à cause de la drogue, ou quand il y a plus de cocaïne saisie dans le port d’Anvers que dans tous les ports américains réunis ».
Dans l’argumentaire pour justifier cette capture, contraire au droit international selon différents experts interrogés par la RTBF, l’administration Trump pointait, plusieurs mois avant sa capture, les liens de Nicolas Maduro et de sa femme avec la drogue qui arrive aux États-Unis.
Le 7 août 2025, la procureure générale, Pam Bondi, annonçait une récompense de 50 millions de dollars pour toute information permettant l’arrestation du président vénézuélien qui fait l’objet d’accusations officielles de trafic de drogue de la part du ministère de la Justice depuis 2020. La procureure générale, Pam Bondi, avait également affirmé que « Maduro [était] l’un des plus grands narcotrafiquants du monde » et qu’il « dirige [ait] l’organisation terroriste cartel de los Soles. ».
Dans un nouvel acte d’accusation contre Nicolas Maduro publié le 6 janvier, le cartel des Soleils est désormais décrit comme un système de clientélisme. Le président vénézuélien déchu reste toutefois toujours accusé d’avoir facilité le trafic de cocaïne vers les États-Unis.
Le Venezuela, pas un pays producteur de cocaïne
Pourtant, les dernières données officielles mondiales sur le trafic de drogue ne mentionnent pas le Venezuela comme un producteur de cocaïne. A contrario de la Colombie, du Pérou et de la Bolivie qui représentent, à eux trois, la majeure partie de la culture de coca mondial, selon l’UNODC.
Les enquêteurs de la Drug Enforcement Agency (DEA) américaine sont arrivés à des conclusions similaires, indiquant dans leur rapport annuel publié en mars 2024 que 84% de la cocaïne saisie aux États-Unis proviennent de Colombie. Dans les quatre pages consacrées au trafic de cocaïne, le Venezuela n’est pas mentionné. Le pays est cependant effectivement largement considéré comme une voie de transit pour la cocaïne destinée aux marchés mondiaux en provenance de Colombie.
Des analystes interrogés par la BBC le confirment. Ils soulignent que le pays possède de nombreux laboratoires de transformation, mais beaucoup moins de champs de coca que son voisin colombien, premier producteur mondial de cette drogue.
Par ailleurs, les informations communiquées au niveau du port d’Anvers-Bruges ne mentionnent à aucun niveau qu’on opérerait aujourd’hui plus de saisies de cocaïne en provenance du Venezuela qu’auparavant. La plus grosse saisie de drogue l’année dernière, fin décembre 2025 concerne 5,7 tonnes en provenance d’Equateur.
Le lien entre la cocaïne, la Belgique et le Venezuela, tel que présenté par Bill White, ne se présente pas sous des aspects factuels. Par ailleurs, une partie du cannabis qui rentre illégalement en Europe via le port d’Anvers provient des États-Unis.
Qu’en est-il des quantités de cocaïne saisies dans les ports d’Anvers et aux États-Unis ?
Mais qu’en est-il de la comparaison faite pas l’ambassadeur des États-Unis en Belgique en termes de quantités de cocaïne saisies ?
Le port d’Anvers est l’une des principales portes d’entrée de la cocaïne en Europe. Au cours de l’année record 2023, 121 tonnes de cocaïne ont été interceptées. Depuis, les quantités saisies ont reculé. En 2024, ce sont 44 tonnes qui ont été saisies dans le port d’Anvers avec une légère hausse pour l’année 2025 avec 55 tonnes. L’explication la plus probable de ce recul est que les organisations criminelles, souples par nature, se sont adaptées afin de contourner et de déjouer les contrôles.
Nos confrères de la VRT ont contacté l’ambassade des États-Unis en Belgique afin d’identifier la source utilisée par Bill White. Elle renvoie à un article du Washington Post publié le 20 janvier 2024 qui indique que lors de l’année 2023, plus de trois fois plus de cocaïne a été interceptée dans le port d’Anvers que ce que les douaniers et agents des services frontaliers américains ont saisi dans l’ensemble des États-Unis.
« Les saisies à Anvers ont certes diminué depuis 2023, mais elles restent largement supérieures aux chiffres américains pour 2023 et aux estimations rapportées pour les saisies américaines en 2025 », indique l’ambassade. Elle renvoie également à une vidéo des douanes et de la police des frontières états-unienne qui « estime les saisies de cocaïne aux États-Unis en 2025 à 70.080 livres, soit 31,79 tonnes ».
Une approche différente avec plus de saisies en mer côté américain
L’Office of Field Operations (OFO), l’agence chargée de la sécurité des ports américains, a déclaré avoir saisi environ 6,4 tonnes de cocaïne au cours de l’année fiscale 2025. Il y a également la Border Patrol (USBP), qui contrôle les frontières en dehors des ports. Cette agence a aussi intercepté 4,7 tonnes le long de la côte l’année dernière.
Si l’on ajoute les saisies effectuées aux postes-frontières terrestres, les deux organismes totalisent 31,8 tonnes de cocaïne (70.100 livres), comme l’a également indiqué l’ambassade. Un chiffre inférieur à ce qui a été saisi à Anvers l’année dernière, d’autant plus marquant par comparaison avec un pays aussi grand que les États-Unis.
Cette différence s’explique principalement par le fait que les États-Unis ont une autre approche en termes de lutte contre le trafic de drogue. Les garde-côtes américains recherchent activement les navires susceptibles de transporter de la cocaïne. Ils ont ainsi intercepté pas moins de 231 tonnes de cocaïne en mer (dans l’est de l’océan Pacifique et dans les Caraïbes) au cours de l’année fiscale 2025 (octobre 2024 à septembre 2025). Une année record.
Beaucoup plus de cocaïne saisie globalement aux États-Unis
Au cours des huit dernières années, au moins 96% de la cocaïne interceptée en Belgique est entrée par le port d’Anvers. Les 55 tonnes saisies en 2025 représentent donc la quasi-totalité des saisies nationales. À titre de comparaison, les États-Unis ont intercepté au total 263 tonnes l’année dernière, toutes agences confondues.
Si l’on prend au pied de la lettre la déclaration de l’ambassadeur américain, celle-ci est donc exacte. Le port d’Anvers a intercepté plus de cocaïne que tous les ports américains réunis. Mais dans le même temps, les États-Unis ont intercepté près de cinq fois plus de cocaïne avant même qu’elle n’entre sur le territoire américain, principalement en mer. Cela démontre donc surtout que les États-Unis interviennent à un autre échelon.
Des différences liées à la géographie et à la consommation
Le fait que les États-Unis interceptent davantage de cocaïne en mer est notamment lié à leur situation géographique.
« La cocaïne provient presque exclusivement d’Amérique du Sud. De là, des navires plus petits peuvent rejoindre les pays d’Amérique centrale qui servent de zones de transit vers les États-Unis. La drogue est livrée dans des ports plus petits, voire sur les plages », explique la criminologue Letizia Paoli de la KU Leuven à nos confrères de la VRT.
Mme Paoli ajoute : « Pour atteindre l’Europe, il faut traverser un océan. Il est donc logique que l’accent soit davantage mis sur les grands porte-conteneurs et que les contrôles aient lieu dans les grands ports. «
« Une autre hypothèse possible pour expliquer la différence entre les chiffres est la différence entre le marché de la drogue aux États-Unis et en Europe », explique à nos confrères Laurent Laniel, analyste en chef à l’Agence des drogues de l’Union européenne (EUDA). « Le plus grand problème de drogue aux États-Unis est actuellement le fentanyl et non la cocaïne. Une grande partie de l’attention et des effectifs sera donc consacrée à cette drogue. »
Mais qui consomme finalement le plus de cocaïne ? Le problème est-il aussi important de part et d’autre de l’Atlantique ? « Nous ne faisons pas ce genre de comparaisons entre les États-Unis et l’Europe », explique M. Laniel. « Mais on peut supposer que nous sommes actuellement à peu près au même niveau. La consommation de cocaïne en Europe a explosé ces dernières années. Comme s’il n’y avait plus d’océan entre l’Europe et le continent américain. «
En 2023, selon le Rapport européen sur les drogues 2025, les États membres de l’UE ont signalé, ensemble, pour la septième année consécutive une quantité record de cocaïne saisie : 419 tonnes. Des études menées dans l’Union européenne montrent que près de 2,7 millions de personnes âgées de 15 à 34 ans (2,7% de cette tranche d’âge) ont consommé de la cocaïne au cours de l’année écoulée.
Que vaut donc cette comparaison entre Anvers et les États-Unis ?
« Le volume absolu des saisies de drogues ne veut pas dire grand-chose sans d’autres indicateurs », explique Yve Driesen, directeur de la Police judiciaire fédérale d’Anvers.
D’autres éléments qui renseignent sur la place de la cocaïne dans notre société sont, par exemple, sa disponibilité dans la rue, son prix et sa pureté, les incidents violents et son impact sur la santé. « Des saisies importantes peuvent indiquer à la fois une détection efficace et un afflux important », explique Yve Driesen, directeur de la Police judiciaire fédérale d’Anvers.
Bob Van den Berghe, expert en matière de drogue auprès des Nations unies, souligne en outre que les organisations criminelles recherchent et trouvent des alternatives, de sorte que les chiffres des saisies ne donnent pas une image complète de la situation. « Il existe par exemple des techniques permettant aux navires de jeter leur cargaison de cocaïne par-dessus bord avant d’atteindre leur destination, où de plus petits bateaux viennent la récupérer. On voit également des criminels intégrer de la cocaïne sous forme liquide dans du bois, où elle est ensuite extraite à destination à l’aide d’une formule chimique. »
L’Europe mène d’ailleurs aussi des opérations maritimes en dehors de ses propres ports ou eaux territoriales. « Les pays européens participent ainsi à des opérations internationales à grande échelle avec des partenaires latino-américains. L’objectif est de perturber les routes de la cocaïne avant même que la drogue n’atteigne l’Europe », explique M. Driesen à la VRT. « Ces efforts sont moins visibles dans le débat public, mais ils font bel et bien partie du tableau d’ensemble. »
En d’autres termes, si l’on prend au pied de la lettre les propos de l’ambassadeur, il est vrai que moins de cocaïne est interceptée dans les ports américains que dans le port d’Anvers. Mais les Etats-Unis en ont intercepté cinq fois plus en mer. Et, selon l’Agence européenne des drogues, le problème de la cocaïne est probablement aussi grave en Europe qu’aux États-Unis.